[CPProt.net] Burkina Faso - Trafic d'objets d'art : comment arrêter la saignée

Ellie Bruggeman ellie at bruggemansolutions.com
Tue Nov 8 22:25:19 CET 2005


*Trafic d'objets d'art : comment arrêter la saignée*


Les trafics d'objets d'art burkinabè sont tellement récurrents qu'il 
convient de mettre le garrot afin d'arrêter ce qu'il convient d'appeler, 
une véritable saignée.

Ceux qui s'adonnent à ce genre de trafic sont des individus sans foi ni 
loi qui franchissent allègrement les frontières poreuses de notre pays 
et, profitant de son hospitalité et de la complicité d'intermédiaires 
locaux parfois d'ailleurs mal rétribués, sont persuadés que tout est 
achetable au Burkina, même notre âme. L'Afrique en général et le Burkina 
en particulier, qui ontassisté impuissants, au pillage systématique de 
nos objets d'art pendant la période coloniale, vont-ils encore croiser 
les bras face à cette seconde prédation ? Non contents de refuser à 
l'Afrique la récupération de ses richesses culturelles qui meublent déjà 
ses musées et attirent de nombreux touristes, l'Occident déverse 
actuellement sur l'Afrique, une meute de trappeurs d'un genre nouveau 
qui ne reculent devant rien pour vider le continent de tout ce qui lui 
reste encore comme socle pour résister à une mondialisation dont le 
rouleau compresseur est impitoyable. Même si ceux qui sont souvent pris 
la main dans le sac semblent agir seuls, ils travaillent par 
procuration, et derrière eux, se cachent de véritables spécialistes et 
de gros industriels qui ne reculent devant rien, y compris la 
corruption, pour parvenir à leurs fins. Au Burkina, les autorités en 
charge de notre patrimoine culturel n'ignorent pas la gravité de la 
situation. Il ne se passe pas de jour sans que des trafiquants soient 
épinglés. Personne n'aurait intérêt à ce que les Burkinabè, déjà 
socialement et économiquement marginalisés, soient un peuple 
culturellement sans âme. Mais la sauvegarde et la préservation de nos 
objets d'art ne peuvent incomber aux seules autorités, car le combat 
exige des armes multiformes. Déjà, à l'échelle mondiale, on voit comment 
l'UNESCO éprouve d'énormes difficultés à faire admettre à certains pays 
occidentaux, le rapatriement des objets d'art du continent. Toujours 
est-il que deux pays comme les Etats-Unis et Israël ont refusé d'adhérer 
tout récemment au principe de l'exception culturelle. Pour Washington, à 
l'ultralibéralisme débridé, la culture devrait se prêter, au même titre 
que le pétrole, le coton ou les cacahuètes, au marchandage, et cela ne 
devrait souffrir d'aucune exception.

Au Burkina, comme on le voit, tous ces mercenaires du pillage de nos 
objets d'art ne pourraient pas agir facilement s'ils ne rencontraient 
pas des oreilles attentives et surtout des ventres affamés prêts à 
brader ce que nous avons de plus sacré. Tout comme la morale qui fout le 
camp, la notion de sacré perd aujourd'hui de son sens profond. Dans ces 
conditions, il ne serait pas superflu d'intéresser financièrement et 
matériellement ceux que la tradition a chargés de veiller à la 
sauvegarde de ces objets précieux, surtout ceux qui ont un rôle social 
et religieux dans le système d'organisation de la société burkinabè. Par 
ailleurs, à défaut de moyens pour asseoir un grand musée national comme 
c'est le cas dans les pays occidentaux, il ne serait peut-être pas 
insensé d'imaginer la création de musées régionaux où seraient conservés 
nos objets sacrés, tout en suscitant l'émergence d'un mécenat local pour 
entretenir la flamme de notre attachement à ce qui nous est cher. Il n'y 
a pas de raison que "l'art primitif", si cher au président Chirac, soit 
méprisé par les Africains eux-mêmes. En attendant, ne serait-il pas 
judicieux de faire un état des lieux de nos oeuvres sacrées, de celles 
qui ont disparu, afin de prendre des mesures appropriées en vue de les 
préserver de tous ces prédateurs qui écument le pays sous le masque de 
touristes apparemment innocents, mais mus par des intentions malhonnêtes 
? En définitive, pourquoi ne pas envisager des états généraux des objets 
d'art burkinabè ? Cette démarche est d'autant souhaitable que les 
malheurs de ces objets ne viennent pas exclusivement de l'extérieur. En 
effet, si le respect du sacré convainc de moins en moins de gens, cela 
est dû aussi à certaines influences des religions importées pour qui 
l'adoration de ces objets relève du paganisme. On oublie sciemment qu'au 
Burkina, on évoque toujours le nom de Dieu avant de procéder à des rites 
sacrificiels. Dans ces conditions, ces états généraux devraient 
déboucher sur un consensus qui tendrait vers le syncrétisme, ce système 
philosophique ou religieux qui prône la fusion de plusieurs doctrines 
différentes. Sans quoi, on assisterait à une profanation à grande 
échelle de nos objets sacrés. La véritable raison des malheurs de 
l'Afrique, c'est d'avoir aspiré sans discernement, comme un buvard, tout 
ce qui est venu de l'extérieur. Contrairement aux pays d'Asie qui ont su 
se prémunir contre certaines influences extérieures, l'Afrique s'est 
laissé aller à la dérive. Dans ces conditions, comment inculquer aux 
générations futures, le respect du sacré, une valeur qui aurait pu nous 
vacciner contre le vénin d'une mondialisation impitoyable, asphyxiante 
et paralysante dans laquelle nous sommes des consommateurs impuissants 
face aux déchets de l'extérieur. Si nous voulons rebondir comme l'Asie, 
il faudrait que nous arrivions à nous débarrasser de cet antagonisme 
entre les religions importées et la coutume.

Des tentatives timides ont été faites dans ce sens, mais beaucoup reste 
encore à faire. C'est ensemble que nous devons nous remettre en cause si 
nous voulons être à armes égales, avec les autres pays, au rendez-vous 
de l'universel. En renonçant à ce qui fait la sève de notre existence, 
nous ne pourrons être qu'une pâle copie, une sorte de pièce adaptable de 
la machine de la mondialisation, vite jetable dans le cimetière des 
objets inutiles.


http://fr.allafrica.com





More information about the CPProt mailing list